TRL et MRL : intégrer la maturité technologique dans le CMPC
Faut-il intégrer le TRL et le MRL dans le taux d’actualisation ?

Introduction : Pourquoi TRL et MRL sont devenus incontournables en évaluation ?
On dit souvent que « la technologie n’a de valeur que lorsqu’elle rencontre le marché ».
Cette rencontre, pourtant, n’est pas immédiate. Entre l’idée et le produit, entre la recherche et la commercialisation, s’étendent plusieurs années d’incertitudes, de prototypes, de validations techniques et de tests industriels.
C’est là qu’interviennent les notions de TRL (Technology Readiness Level) et MRL (Manufacturing Readiness Level), indicateurs du degré de maturité technologique et industrielle d’un actif.
Mais la question demeure : lorsqu’on détermine le taux d’actualisation d’un actif intangible, faut-il intégrer un ajustement spécifique lié à ces niveaux de maturité ?
Le TRL (Technology Readiness Level) : mesurer le risque technologique dans l’évaluation financière
Le Technology Readiness Level (TRL) est un indicateur structurant permettant d’apprécier le niveau de maturité technologique d’un actif innovant ou d’une start-up. Initialement développé dans les secteurs aéronautique et spatial, il est aujourd’hui largement utilisé dans l’évaluation financière pour objectiver le risque technologique, souvent difficile à quantifier dans les méthodes classiques. Le TRL classe une technologie selon une échelle progressive allant de la recherche fondamentale à une solution entièrement opérationnelle et éprouvée en conditions réelles.
D’un point de vue financier, plus le TRL est faible, plus la probabilité d’échec technologique, de retard de développement ou de remise en cause du modèle économique est élevée.
Cette incertitude se traduit, en pratique, par un surcroît de risque assimilable à une prime additionnelle au WACC, ou par une pondération prudente des scénarios de flux de trésorerie futurs.
À l’inverse, un TRL élevé permet de réduire l’incertitude technologique et d’aligner progressivement l’évaluation sur des hypothèses de marché plus standards. Le TRL constitue ainsi un outil clé de discipline méthodologique, permettant de relier de manière cohérente l’état d’avancement technique d’un projet à ses hypothèses financières.
Le MRL (Manufacturing Readiness Level) : intégrer le risque industriel et d’exécution
Le Manufacturing Readiness Level (MRL) complète l’analyse du TRL en évaluant la capacité d’un projet à être industrialisé et produit à l’échelle. Là où le TRL se concentre sur la faisabilité technologique, le MRL s’intéresse à la robustesse des processus de fabrication, à la maîtrise de la chaîne d’approvisionnement, aux coûts unitaires, ainsi qu’à la reproductibilité industrielle. En évaluation financière, le MRL est déterminant car une technologie technologiquement mature peut rester économiquement non viable si sa production n’est pas maîtrisée.
Un MRL faible implique des risques élevés de surcoûts, de retards, de besoins en CAPEX supplémentaires ou de difficultés de montée en cadence, ce qui impacte directement les flux de trésorerie projetés.
Ces risques industriels sont généralement intégrés soit via un ajustement spécifique du taux d’actualisation, soit, de manière plus robuste, par des scénarios de déploiement progressif pondérés.
Un MRL élevé, en revanche, traduit une capacité éprouvée à produire de manière fiable et compétitive, réduisant sensiblement le risque d’exécution et permettant une normalisation progressive des hypothèses financières. Le MRL devient ainsi un levier essentiel pour relier la réalité industrielle aux exigences de valorisation économique.
TRL, MRL et risque : une pondération indispensable
Oui, car le TRL et le MRL traduisent une réalité mesurable du risque.
Un actif au stade de recherche préliminaire n’a pas le même profil qu’une technologie déjà industrialisée.
Intégrer ces indicateurs dans le taux d’actualisation permet donc de pondérer la valeur par la maturité, en reflétant la distance entre le concept et le marché.
En pratique, une technologie avec un TRL faible (par exemple 3 ou 4) présente un risque élevé de non-aboutissement, justifiant une prime supplémentaire dans le coût du capital.
À l’inverse, un actif avec un TRL ou un MRL proche de 9 est souvent prêt à être exploité, et peut bénéficier d’un taux plus modéré.
Cette approche rend la valorisation plus cohérente avec le stade réel de développement de l’actif.
Quand le TRL/MRL complexifie plus qu’il n’éclaire l’évaluation
Cependant, inclure systématiquement un ajustement TRL/MRL dans le taux d’actualisation peut poser problème.
D’abord, parce que ces indicateurs, s’ils sont utiles, restent en partie qualitatifs et dépendants du jugement de l’évaluateur.
Ils varient selon les interprétations, les secteurs et les standards utilisés.
Ensuite, leur impact peut être redondant avec d’autres composantes du coût du capital : le risque technologique, le risque de marché, ou encore la prime spécifique appliquée aux actifs intangibles non matures.
Autrement dit, introduire une correction TRL/MRL revient parfois à ajouter une incertitude sur une incertitude.
Enfin, certaines technologies peuvent présenter un TRL faible tout en bénéficiant d’un potentiel de rupture ou d’un soutien institutionnel fort (brevets stratégiques, programmes publics, consortiums industriels), ce qui relativise le besoin d’une prime excessive.
Les taux associés aux niveaux de TRL et de MRL ne doivent pas être additionnés mécaniquement. Ils constituent des indicateurs de risque destinés à orienter l’ajustement du taux d’actualisation ou la pondération des scénarios. »
TRL, MRL et valorisation des start-up
Dans le cadre des start-up :
- Le TRL impacte la probabilité d’accès au marché ;
- Le MRL impacte la vitesse de croissance et les besoins en CAPEX.
En pratique, TRL et MRL permettent de réconcilier discours technique et exigence financière lors d’une levée de fonds.
Erreurs fréquentes à éviter
- Assimiler un TRL élevé à une absence de risque ;
- Ignorer totalement le MRL ;
- Ajuster le WACC sans justification technique ;
- Utiliser TRL/MRL comme arguments marketing sans analyse financière.
Mots du dirigeant
L’évaluation d’un actif intangible ne se réduit jamais à une formule.
Elle repose sur un équilibre fragile entre la rigueur des chiffres et l’intuition de la maturité réelle du projet.
Le TRL et le MRL ne disent pas tout, mais ils orientent le regard vers la question essentielle : à quel point cette technologie est-elle prête à vivre par elle-même ?
Conclusion : TRL et MRL comme outils de discipline financière
Les niveaux TRL et MRL offrent une lecture précieuse de la maturité d’un actif.
Oui, leur prise en compte dans le taux d’actualisation renforce la justesse du raisonnement économique en adaptant le risque au stade de développement.
Mais non, ils ne doivent pas devenir un automatisme ou un facteur d’ajustement mécanique.
L’approche la plus juste consiste à traduire la maturité technologique non pas par une seule prime, mais par une vision intégrée :
- Le TRL/MRL éclaire le profil du risque ;
- Le taux d’actualisation l’exprime en langage financier ;
- Et la narration de l’évaluation relie les deux, en contextualisant chaque paramètre.
En définitive, la maturité n’est pas une donnée, c’est une lecture.
Le rôle de l’évaluateur n’est pas de punir une technologie pour sa jeunesse, mais de comprendre à quel point son potentiel est encore en construction — et d’en faire un reflet honnête dans le taux qu’il retient.
Auteur
Aristide Ruot, Ph.D
Fondateur | Directeur général





